Musique baroque : aussi vivante que le jazz ?

Loin d’une simple reconstitution historique, le renouveau de l’interprétation de la musique baroque est une démarche musicale vivante de notre temps.

Depuis le milieu du XXᵉ siècle, la relecture des œuvres dans les manuscrits ou les éditions originales dans lesquelles la basse chiffrée n’est pas remplacée par une réalisation écrite, le recours à des instruments anciens ou copies d’anciens, la redécouverte des chorégraphies et de la diction de l’époque, ont contribué à une modification radicale dans la manière d’interpréter la musique des 17ᵉ et 18ᵉ siècles.

En se libérant de l’héritage des compositeurs du XIXᵉ siècle qui avaient figé l’interprétation de cette musique et intégré un petit nombre d’œuvres dans le « Répertoire Classique », les « baroqueux » ont retrouvé l’attitude des musiciens du 17ᵉ siècle, qui s’apparente beaucoup à celle des musiciens de jazz.

L’improvisation

Comme le font aujourd’hui les musiciens de jazz, les musiciens du 17ᵉ siècle étaient capables d’improviser. Les interprètes étaient aussi compositeurs, l’acte de composition étant intégré au travail journalier du musicien. Ainsi, lorsque le compositeur-musicien joue avec des musiciens connaissant parfaitement son langage, il n’a pas besoin de tout écrire, chacun sachant inventer les détails de sa propre partie. La partition est volontairement incomplète (basse chiffrée*, ornementation libre, préludes non mesurés, cadences de fin…) et l’œuvre toujours actuelle puisqu’elle est en partie créée par celui qui la joue.

Le musicien de jazz est un musicien de l’instant qui réinvente sans cesse sa propre musique. Il doit trouver un discours entièrement nouveau et original à partir d’une indication minimale : une ligne mélodique simple (standard), sous-tendue par une suite d’accords (grille*), des « intros » et « codas » entièrement libres…

La pulsation rythmique

Mais ce qui rapproche le plus la musique baroque de celle du jazz, pour le simple auditeur qui ne distingue pas ce qui est écrit de ce qui est improvisé, c’est la dynamique dansante et la souplesse du phrasé qui avance d’une harmonie vers la suivante (avec des formules d’ailleurs très similaires dans ces deux types de musiques). Les coups de langue, coups d’archet, de plectres ou médiators, sont exactement les mêmes, favorisant la souplesse, le jeu rythmique, le « rebond » d’une note à l’autre.

Les musiciens de jazz n’ont-ils d’ailleurs pas été parmi les premiers à la remettre à l’honneur, en y appliquant leur pulsation rythmique habituelle, communément appelée swing* ?

C’est en effet ce mélange de mesures binaires et ternaires*, dont l’écriture précise s’avère impossible sur les partitions, qui rend la lecture rigoureusement solfégique de la musique baroque aussi absurde que celle du jazz, et aussi difficile pour le musicien de culture « classique » !

Le choix des sonorités

Enfin, comme en jazz la musique écrite laisse aux interprètes le choix des instruments (dessus et basses) et de l’orchestration, de sorte que la sonorité finale de l’œuvre dépendra de chaque combinaison originale de partenaires, et de la manière propre à chacun d’articuler et de faire sonner son instrument.

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et aussi …..

Jazz-baroque avec The Di Falco Quartet : avec Jean Rondeau et Fabrice di Falco …

*Pour improviser en jazz, on utilise des grilles d’accords chiffrés.

Une façon commode de noter ces accords consiste à les inscrire dans des cases, chaque case représentant une mesure, généralement à quatre temps. Si plusieurs accords doivent être joués successivement dans la même mesure, on fractionne la case en diagonale (2 diagonales si on veut 3 ou 4 accords dans la mesure).

à titre d’exemple la grille d’un Blues en Do :

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grille d'un blues en do (C)

À partir d’une telle grille, on improvise une mélodie s’harmonisant avec les accords indiqués. La basse égrène tout ou partie des notes composant les accords, en choisissant l’ordre (et donc les renversements).

Souvent, les musiciens de jazz improvisent sur une grille correspondant à un thème connu. L’improvisation consiste alors en des variations sur ce thème, tout en respectant la grille.

*Le chiffrage baroque est différent du chiffrage du jazz mais les harmonies utilisées sont très souvent les mêmes

En musique baroque (17ème 18ème siècles) on rencontre des accords chiffrés, mais jamais de grille. La mélodie s’appuie sur une ligne de basse, chiffrée de façon plus ou moins précise, et différente selon les compositeurs.
Ces chiffrages représentent les notes que ces accords doivent contenir, ceux-ci étant selon les besoins plaqués ou arpégés : chaque chiffre désigne un intervalle par rapport à la basse, certains étant souvent sous-entendus, comme le 3 ou le 5. Les chiffres d’un accord sont superposés.
Ici encore, les accords peuvent se jouer dans diverses positions appelées renversements. La connaissance de quelques règles simples permet en général de choisir le renversement le mieux adapté :

  • Mouvements contraires toujours privilégiés
  • Bouger le moins possible dans la recherche de l’enchaînement des accords
  • Eviter octaves et quintes parallèles

 

*Alternance binaire-ternaire >>>

L’alternance rapide entre rythme égal et rythme inégal est caractéristique de toutes les musiques espagnoles et latino-américaines de l’ère baroque, et constitue encore de nos jours l’un des traits principaux du flamenco et de la musique latino-américaine en général, dont le latin-jazz.

Le jácaras, thème trouvé dans tous les recueils de musique pour guitare et harpe du XVIIème siècle, se fonde sur l’alternance entre métrique ternaire et binaire. Il utilise la même base harmonique que le fandango (style de flamenco très ancien)

Jácaras (l’Arpeggiatta – d’après des versions du 17ème et 18eme siècle – et improvisation de Pepe Habicueda)